THE OTHER

Serie of 20 drawings made in 2 hours.

2019

20 Portraits sur le vivant en 2 heures de temps.

Fin janvier 2019, j’ai lancé un appel à modèles pour réaliser des portraits. 

Depuis deux ans, une amie venait de temps en temps poser pour moi et j’ai eu envie d’intensifier l’exercice. De rentrer dans une expérience plus dense. C'était un super moyen pour faire venir le monde à moi dans un environnement protégé, dans mon cocon, mon atelier. J'avais conscience que c'était dans l'intime que j'accueillais. Je savais que cette expérience remplissais tout un tas de fonctions. Voir du «  monde  ». Rencontrer certaines connaissances autrement, selon un dispositif particulier. Cadrer dans l'espace de ma chambre transformée en petit cabinet de confidence. Cadrer dans le temps quelque chose de difficile, de délicat  : la rencontre. Devenir proches. Médiatiser le rapport à l'autre. Capter. Flairer. Prétendre voir au travers de ce masque que chacun se met, ou se donne. Approcher le travail pictural, ou l'idée que j'en ai. Abuser des couleurs. Allez là où se mêle peur et désir  : l'Autre avec le grand A. Celui que je veux aimer mais que je ne comprends pas. Celui qui me manque. 

 

Je dessinais des portraits dans le métro, dans le RER, dans le train, en classe, par curiosité, par ennui, depuis mes 10 ans. Avec mes études à l'Ecole du Paysage de Versailles, le sujet étant le paysage, le vivant des plantes, la mesure de l'espace, les proportions de l'espace public, les faces ont disparues. Nous dessinions des silhouettes, des bonshommes et des bonnes femmes stylisées, des griffes indicatives de postures, de bien-être, des attitudes le long d'un canal, sur une allée, posées sur un banc. Le corps humain comme le mètre étalon de nos projets de conception.

 

Je suis allée loin dans la dissipation de l'autre, de l'humain, jusqu'à la disparition de mon propre sentiment d'exister. Avec ces portraits, j'ai réalisé à quel point l'Autre est une partie de moi et le cadre le plus imprévisible, certes, mais le plus chaud qui soit, même quand il en devient brûlant. La vraie limite, la plus belle des frontières. Tout le reste n'est que ruine. Et puis quoi  ? Je n'abois pas, je ne chante pas comme un oiseau, je ne bruisse pas des feuilles, je ne crisse pas comme le granit. Je ne comprends pas d'aller chercher l'altérité dans la chose ou l'animal alors qu'en face, celui qui t'es le plus proche reste un trésor de mystère même quand tu crois le cerner.

 

J'ai trouvé ça tellement bon que j'en suis devenue dépendante. Le portrait, c'est de l'Autre à haute dose. En deux heures, je me fais un shoot d'Unetelle. Faut pas croire qu'on en ressort indemne. Evidemment que ça laisse des traces. Les plus marquantes ne sont pas celles sur la feuille. A mon goût, le portrait est la relique, l'osselet précieux juste parce que le meilleur, la chair de la chair, le vivant, l'insurmontable présent a disparu. Alors tu dessines la mort de l'instant. Oui, tu loupes ce que tu vis, en quelque sorte, parce que tu es déjà dans la trace, tu es déjà dans l'écriture alors même que rien n'est vécu. C'est ça un médium  ?

 

C'était intéressant avec Nicolas Crespo, venu jouer de la guitare pour répéter ces airs élaborés il y a 18 ans déjà, de discuter de mémoire. Il a repris ses accords en boucle pendant une heure pour qu'ils rentrent dans ses doigts au point qu'il puisse se reposer sur cette mémoire du corps au moment de l'enregistrement. Il a insisté sur cette question à propos des portraits. Je lui ai juste assuré que je ne faisais pas de travail de mémoire, puisque j'étais entrain d'écrire. Je n'ai pas besoin de me souvenir puisque tout est là, sous mes yeux et disparaît déjà à mesure que je l'écris en touches de couleurs. Et ce qui a été ne se retrouve pas dans le résultat. Le portrait est une somme possible de moments vécus et d'expressions de l'âme. Il y a quelque chose de triste. C'est une manière de passer à côté de l'autre tout en lui faisant face. C'est un peu grotesque, un peu pathétique finalement.

 

La technique est extrêmement pratique : de grandes feuilles de papier argentique 50 x 65 cm et des feutres à alcool. Ces feutres font un petit dépôt de matière que je peux retravailler à volonté. Et liquéfier si besoin avec un feutre neutre ou du dissolvant.

 

J'ai découvert qu'il y avait plein de couleurs partout et que surtout, elles n'arrêtaient pas de bouger. Ca, c'est moins pratique. Je regarde le visage, j'ai un peu la pression au début, une petite demi-heure pour 'poser la structure'. Je dis ça sans avoir prévu la méthode. Mais d'expérience, c'est ce qu'il s'est passé. Tu regardes le visage, tu prends le feutre vert dans ta main et tu regardes à nouveau le visage pour cerner plus précisément où le poser, s'il ne s'est pas déplacé. Et tu vois du bleu, alors tu poses grossièrement le vert pour choper le bleu. Sauf que le bleu pousse le vert et la complémentaire apparaît, tu vois le rouge, tu vas pour l'étaler et au moment où tu y vas il n'y est plus, et là, juste en dessous c'est un peu moutarde... Ce jeu de négociation est dépendant de la concentration, du regard, de la focale. Si tu «  plonges  » trop dans la paupière, toutes les couleurs se décomposent, se divisent en différentes couleurs. Ca crée le détail. Le détail est une histoire de temps. Et en fonction du mouvement de ton regard sur cette paupière, les couleurs se meuvent. C'est très rapide. A un moment donné c'est nécessaire de dire tant pis. Tant pis ce sera mauve, même si c'est faux. Parce qu'en fait c'est toujours faux. 

 

C'est faux de poser une couleur et de se dire que c'est la bonne. Ce n'est pas la bonne tout le temps et ce n'est pas non plus la bonne à l'instant T. Elle est la moins mauvaise peut-être. Ou bien parfois, surtout avec les couleurs les plus criardes, c'est génial, elle est la pire. Mais cette exagération me permet d'aller vers une justesse. Une fois le vert sapin et le fushia posés, s'ils donnent «  une certaine impression  », ensuite c'est une négociation dans l'écart. Le reste est entre le vert sapin et le fushia. Le spectre.

 

Je me suis demandé comment voyaient les peintres et les coloristes puisque j'ai eu l'impression de découvrir que je voyais les couleurs et qu'elles m'apparaissaient en fonction de mon degré d'attention. Je suis allée regarder à nouveau – autrement - ce que j'ai appris à comprendre comme rose pâle pour la peau, brun pour les cils et pourpre pour les lèvres. Dans tout les cas ce n'est que ça, une négociation dans le temps. Une fois l'esquisse posée ou un certain seuil d'avancement atteint, j'aborde cette phase de négociation avec plus ou moins de confiance.

 

Et plus je réfléchi, plus je me goure vraiment. Tous les portraits que j'ai réalisé avec une concentration méditative m'ont emmené dans un état d'hypnose dans lequel il n'y a avait plus de pensée. Et à chaque fois qu'il y a eu une pensée, mienne ou venant de l'autre, le modèle sortant de sa lecture, «  ça  » m'a emmené dans au mauvais endroit, m'a fait hésiter, comme chanceler. Comme lorsque tu essaies de garder l'équilibre sur un pied et que tu n'y arrives pas tant que tu ne t'es pas tu à l'intérieur. Les moments le plus incroyables sont ceux hors de la mémoire, ceux qui sont passés comme une lettre à la poste, où il n'y a pas eu une conscience de ce que je suis entrain de faire, ceux dont je ne me souviendrai jamais. Là où il n'y a que l'être  : celui qui agit entre le visage de l'Autre, le souffle, les couleurs et la surface. 

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